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LA
GLOBALISATION
Richard
Renshaw, c.s.c.
Le sujet qui nous a été
assigné comporte deux niveaux de signification : l'ordre du
jour économique appelé "globalisation" et
également la lutte pour une mondialisation de la solidarité
et pour des sociétés inclusives. Les deux sont importants.
Veuillez d'abord notez qu'il
existe une différence de vocabulaire en anglais et en
français quand on traite de ce sujet. En français, on
utilise le mot "mondialisation". La différence est
significative. La "globalisation" implique une
référence à la géographie alors que la "mondialisation"
réfère bien plus aux structures sociales. Ce qui est global
recouvre toute la planète. Ce qui est mondial englobe
l'univers de la culture et des relations. De toute évidence,
les forces économiques à l'œuvre aujourd'hui étendent leur
influence sur toute la planète. Mais c'est l'univers de
signification, des relations et des communautés qui devrait
spécialement nous préoccuper.
Deuxièmement, la "mondialisation"
fait suite au mercantilisme et au libéralisme. Marco Polo et
les explorateurs du 16e siècle ont mis en marche un énorme
processus d'échange entre les continents. Mais, ce qui est
significatif pour nous aujourd'hui, c'est la façon dont le
commerce s'est joint à un ordre du jour politique qui a
comporté la colonisation, la découpure des continents, le
travail forcé de millions de personnes pour enrichir l'Europe
et le commerce des esclaves.
Toutefois, la "mondialisation"
est un terme relativement nouveau. Il s'agit d'un processus
qui se fonde sur la pensée d'hommes du 18e siècle comme Hume
et Adam Smith et qui inclut trois composantes :
1) le marché est le centre
non seulement de l'économie, mais aussi de la politique et de
l'éthique ; 2) la corporation transnationale est l'agent
d'une nouvelle forme de colonisation économique plus
destructrice que celle des 16e et 19e siècles ; 3) la
technologie moderne est utilisée pour structurer le marché
mondial.
Dans les philosophies
"laissez-faire" de penseurs du 18e siècle comme
Hobbes, Hume, Locke et Adam Smith, la société, la nation et
l'état sont redéfinis en termes de commerce et,
spécifiquement, de marché.
La constitution des
Etats-Unis incorpore beaucoup de cette pensée du 18e siècle
quant à la liberté de faire du commerce, alors que c'est la
Révolution Française qui a épousé les idées de liberté,
d'égalité et de fraternité. Les différences continuent de
retentir même de nos jours. Pour la constitution des
Etats-Unis, seuls les hommes, propriétaires terriens,
constituent la démocratie. En d'autres mots, la classe des
propriétaires, l'establishment, les riches de l'époque
étaient les seules vraies "personnes" dans cette
démocratie. Et la liberté dont parle la Constitution
étatsunienne est en fait la liberté de la richesse terrienne
de s'investir dans le commerce sans interférence de la part
du gouvernement, c'est-à-dire sans l'interférence du "bien
commun". Même si nous avons l'illusion que cette
compréhension très restrictive de ceux qui participent à la
démocratie a été considérablement étendue avec le droit
de vote accordé à tous les citoyens, c'est vraiment
l'inverse qui est vrai. Dans presque toutes les démocraties
contemporaines, on a mis en place des mesures pour que la
participation du citoyen ordinaire dans les affaires de
l'état soit très restreinte. Normalement, le citoyen vote
une fois tous les quatre ou cinq ans pour un candidat
sélectionné lors d'un processus sur lequel il a relativement
peu de contrôle et basé sur une information que le citoyen
ordinaire a du mal à gérer.
La contribution du 20e
siècle a été de modifier la notion de personne pour y
inclure la corporation. La "personne" vraiment
importante dans les sociétés démocratiques contemporaines,
c'est la corporation, surtout les corporations transnationales
qui sont enregistrées en tant que "personnes" et
qui opèrent avec tous les droits et privilèges d'une "personne".
Les corporations constituent l'aristocratie d'aujourd'hui. Et
elles promeuvent un ordre du jour "mondial". La
"mondialisation" que nous examinons dans cette
rencontre de votre rassemblement, c'est l'ordre du jour des
corporations transnationales. C'est un ordre du jour mis de
l'avant par une idéologie qui n'est pas moins fondamentaliste
que celle du communisme soviétique ou des talibans.
Les corporations
transnationales sont littéralement devenues les dirigeants du
monde et elles ont totalement dissocié le marché de tout ce
qui n'est pas leur profit. Les cinq cents premières
corporations transnationales contrôlent plus de la moitié de
la richesse du monde. Leurs économies rivalisent avec celle
de plusieurs états et leur représentants ont une influence
cruciale sur tous les états les plus puissants. Des cent
économies les plus importantes du monde, 51 sont des
corporations et seulement 49 sont des états. La plupart des
corporations sont basées aux Etats-Unis ou, de façon
secondaire, en Europe.
L'éthique régissant les
affaires publiques est ainsi réduite au marché en lui-même
et pour lui-même. On détecte cela dans l'estimation les
économies nationales par le produit national brut, sans tenir
compte de l'environnement ou du niveau de vie de la
population. Le marché est tout et est au service des
corporations transnationales qui sont les seules vraies
personnes dans de monde d'aujourd'hui axé sur le marché. Les
institutions internationales comme l'organisation du commerce
international, la banque mondiale, le fonds monétaire
international et les traités internationaux comme l'Accord de
libre échange de l'Amérique du Nord constituent le principal
outil pour la réalisation de cet ordre du jour mondial du
libre marché. Les corporations trans-nationales jouent aussi
un rôle de plus en plus important dans les activités des
Nations Unies.
Les citoyens ordinaires ou
même les états nationaux sont des "personnes"
très secondaires dans ce processus. Leur fonction propre est
celle d'être des consommateurs. Ainsi, les sans-abri, les
chômeurs, les aborigènes sont exclus. Les enfants et les
femmes jouent un rôle secondaire. Plusieurs états nationaux
sont exclus dans la répartition qui en résulte. Quiconque
n'est pas dans une position de consommateur n'a simplement pas
sa place dans le monde de la "mondialisation". Même
des continents entiers, dont l'Afrique notamment, sont ainsi
exclus ! Et, crucial pour l'avenir, la dégradation de notre
planète par la fonction suprême du marché offre aux
générations à venir un héritage de destruction et de mort
qu'elles vont certainement juger sévèrement. Jamais dans
l'histoire le processus de colonisation économique n'a été
poussé à de tels extrêmes.
Rien de ce monde, n'aurait
bien sûr été possible sans la capacité de contact
instantané des technologies modernes de communication.
L'émergence de l'internet a précipité une explosion de
l'activité du marché mondial. Les institutions financières
libérées du critère de l'or, les transactions commerciales
d'aujourd'hui excèdent par bien des multiples les revenus
combinés de ceux qui opèrent dans le marché. C'est un
château de cartes.
Toute la structure est
soutenue par quelques centaines d'aristocrates des plus
grandes entreprises et par des laquais qui sont à leur
service et qui se réunissent annuellement à Davos, en
Suisse, pour tracer l'avenir de la planète. C'est une
structure qui, avec le soutien des états nationaux alliés,
possède une force militaire formidable préparée pour
défendre ses intérêts. Le réseau des corporations
transnationales constitue l'empire derrière l'empire.
Toutefois, comme la fameuse statue dans le rêve biblique de
Daniel, il a une tête d'or et des pieds d'argile.
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Beaucoup plus grand, profond
et ouvert à l'avenir est le mouvement qui se définit
lui-même par le slogan "Un autre monde est
possible". Je veux alors tourner mon attention vers ce
deuxième phénomène qui est beaucoup plus intéressant et
beaucoup plus pertinent pour nous aujourd'hui. Il s'agit de la
"mondialisation" de la solidarité et de l'effort
pour mettre en place des bases pour des sociétés inclusives.
En anglais, on l'appelle souvent le "mouvement anti-globalisation".
Cependant, en français, le terme est altermondialisation, un
concept beaucoup plus orienté vers la construction de quelque
chose de différent.
L'histoire de la lutte contre
l'idéologie du marché comporte beaucoup de choses. On n'a
qu'à penser aux révoltes des paysans des années 1830 ou la
riche histoire du mouvement des travailleurs à travers le
monde. Récemment, il s'est produit une "mondialisation"
des mouvements de la base qui indique une nouvelle
configuration significative des forces. Alors que les
syndicats et même quelques municipalités jouent un rôle
important dans ce mouvement, la véritable force vient de ce
qu'on appelle la société civile (et les organisations non
gouvernementales - ONG). Par société civile, je réfère aux
associations de citoyens ordinaires, grandes et petites,
locales et internationales, qui ont poussé la lutte à
arrêter le rouleau compresseur de l'économie néolibérale
de marché soutenue par l'idéologie. La mobilisation
croissante des mouvements populaires à travers le monde a
significativement altéré l'équilibre du pouvoir au cours
des dernières années, en commençant par le mouvement anti-libre
marché des années 1980, le mouvement du Jubilé pour
éliminer la dette étrangère des pays pauvres, les luttes
anti-libre échange et anti-guerre. Comme partie prenante de
ce grand nombre de mouvements et avec le précédent d'autres
luttes similaires dans le passé, le mouvement anti-guerre,
par exemple, a été capable de construire une formidable
opposition aux aspirations militaires des Etats-Unis et de ses
alliés en Afghanistan, en Irak et en Palestine. De manière
semblable, grâce spécialement à la marche mondiale des
femmes, le mouvement des femmes a construit un extraordinaire
réseau à travers le monde.
Ces mouvements ne font pas
que s'opposer. De plus en plus, il est clair qu'on essaie
vraiment de jeter les bases d'un autre genre de société. On
aura alors à inclure dans ce tableau tous les efforts variés
qui ont été déployés pour créer un monde de solidarité
et de coopération incluant les coopératives de producteurs,
les coopératives de consommateurs, les sociétés de crédit
mutuel et le marché équitable (pour le café, le sucre, les
bananes, le thé, le chocolat, etc.). Au Canada seulement, ces
soi disants "économies de solidarité" offrent un
soutien à des millions de personnes à travers le monde et
génèrent des revenus de plus de cent cinquante milliards de
dollars. Encore, au Canada, 2 200 coopératives d'habitation
offrent un hébergement à plus d'un quart de million de
canadiens. Leurs transactions financières sont gérées par
un mouvement de sociétés de crédit mutuel et sont assurées
par la Co-operators Insurance Company. De plus, on trouve
toutes sortes d'associations locales, nationales et
internationales de citoyens ordinaires attentifs aux besoins
de groupes spécifiques : les femmes, les handicapés, les
enfants, les immigrants, les chômeurs, les travailleurs de
toutes sortes et ainsi de suite.
Tous ses efforts variés ont
été mis en relief par le Forum social mondial et ses
contreparties aux niveaux, continental, nationale et régional.
Le Forum social mondial a d'abord eu lieu en 2001 à Porto
Alegre, au Brésil comme contre-point à la rencontre annuelle
des leaders des entreprises du monde à Davos, en Suisse.
Chaque année, il y a eu accroissement du nombre, de la force,
de la créativité et de la profondeur. Il s'agit d'une table
de résonance pour les mouvements populaires à travers le
monde qui leur permet d'évaluer leur force et de définir
leurs approches de la lutte pour ouvrir d'autres avenues, pour
la dignité et la justice.
Nous ne devons pas
sous-estimer le rôle que l'Église a joué dans tout cela. En
construisant sur les fondations du mouvement de la théologie
de la libération en Amérique Latine, (et ultimement, à
travers le monde), des communautés locales se sont
mobilisées dans plusieurs pays pour promouvoir l'élimination
de la dette des pays pauvres. Pour plusieurs, ce fut une
expérience qui leur a permis de découvrir comment un
problème, simple dans ses exigences éthiques, pouvait être
si compliqué à solutionner (comme nous l'avons vu dans les
manœuvres du G-8 au cours des dernières semaines). Des
organisations en lien avec l'Église ont été des instruments
pour concevoir le premier Forum social mondial et, depuis,
elles ont accompagné son développement. L'Église peut aussi
se féliciter d'avoir encouragé les organisations de la base
à travers le monde qui ont fait pression pour une plus grande
reconnaissance et un plus grand respect des droits humains,
qui se sont opposés aux solutions militaires pour régler des
conflits sociaux et qui ont fait du lobbying pour des
contrôles internationaux plus rigoureux des intérêts des
affaires corporatives, qui ont soutenu des coopératives ou
des associations locales et qui ont encouragé la recherche
sur des questions nationales et internationales importantes.
Des théologiens
contemporains ont essayé d'offrir une esquisse de théologie
du marché capitaliste néolibéral et d'indiquer la
pertinence de l'opposition biblique à l'idolâtrie. C'est ici
que la voix de l'Église est particulièrement éloquante. La
fondation sous-jacente à cette voix se situe dans les valeurs
morales de la solidarité, du respect et de la justice qui se
trouvent au cœur de l'Évangile. Jean-Paul II dénonçait
aussi l'idolâtrie du marché proposé par les intérêts des
entreprises néolibérales quand il plaidait pour une "civilisation
de l'amour" (ou de la solidarité, comme il le disait
lui-même).
Il reste encore beaucoup à
faire pour offrir un modèle pratique et opérationnel pour
l'activité économique et politique, qui corresponde aux
principes de l'enseignement social catholique. Il s'agit
peut-être du plus grand défi auquel l'Église fera face au
cours de la prochaine génération.
Sainte-Croix a aussi eu un
rôle à jouer dans cela et continue d'avoir la possibilité
de contribuer à ce processus. C'est particulièrement dans sa
mission éducative que Sainte-Croix a joué un rôle en
offrant aux populations exclues une possibilité d'avoir une
voix pour eux-mêmes. Bien que cette histoire soit riche et
touche plusieurs continents, on a souvent agi sans esprit
critique. Trop souvent, nos efforts en éducation visent à
aider des secteurs exclus à avoir accès à l'économie de
marché dominante plutôt qu'à la critiquer ou à créer
d'autres avenues basées sur la solidarité et la coopération.
Bien que beaucoup de
religieux et religieuses se soient engagés dans la lutte des
pauvres, à la fois en théorie et en pratique, l'ensemble de
nos membres et la majorité de nos institutions ont été
ambigus à ce propos. En général, Sainte-Croix a été
beaucoup plus confortable avec une approche traditionnelle de
la question de la pauvreté, préférant s'engager à utiliser
une portion de ses ressources importantes pour "aider les
pauvres" soit pour répondre à leurs besoins immédiats
ou en offrant une formation pour qu'ils puissent mieux
rivaliser sur le marché. Les dimensions plus politiques et la
lutte des pauvres pour la libération de l'oppression n'ont
généralement pas eu un grand écho en Sainte-Croix.
Néanmoins, il existe de
brillantes exceptions. Je pense à ce qui a été fait pour
accompagner les tribus du Nord Est de l'Inde et
l'extraordinaire collaboration de quelques membres de
Sainte-Croix dans la lutte en faveur des droits humains et
contre l'assassinat et la disparition de tant de personnes en
Amérique Latine. Je pense aussi à ceux et celles qui ont
pourchassé des corporations transnationales sur des questions
de responsabilité corporative et à ceux et celles qui, au
risque de leur liberté et réputation, ont défendu les
réfractaires à la guerre aux Etats-Unis.
Une revue de la situation
actuelle révèle à la fois créativité et stagnation. Les
mouvements populaires continuent de mobiliser des millions de
gens à travers le monde pour exiger une voix et une place
dans une société inclusive. Pourtant, je sens que plusieurs
hésitent en face des risques et tardent à vraiment se jeter
eux-mêmes dans la mêlée pour la justice dans le soutien des
économiquement pauvres, des exclus sociaux et des opprimés
politiques. C'est une question concernant la manière dont
nous envisageons notre mission en tant que religieux et
religieuses, peut-être même notre appel à marcher à la
suite du Christ. |